Radio la belle respire - Mermet

Publié le par JOTM




radio la belle respire



L'homme est comme le lapin, il
s'attrape par les oreilles.

Mirabeau



L
a radio fait penser à autres choses. Elle a ce pouvoir. Et le pouvoir n'aime pas ça. Surtout lorsque la radio fut à la portée des oreilles de l'homme du commun. Pouvoir économique et politique s'emparèrent de la belle. Son énorme pouvoir d'influence fut aussitôt mis sous contrôle. Mais la radio est libre, naturellement libre. Rien à faire. Enfermez-la dans une maison ronde en forme de château fort situé le plus loin possible du peuple et du bruit. Confinez-la dans des studios sans ouverture, que tout soit sous contrôle, à la virgule près. Rien à faire, la radio respire. Derrière les bavardages et les musiquettes, derrière les pauvres calembours, derrière le sérieux des "hauts parleurs", malgré la réclame, malgré tout cet appareil qui veut nous mettre son "ça" dans la tête, soudain, inouï, on entend le ministre qui renifle, le petit chien qui aboie dans la rue de l'assassin, la petite cuillère dans le café du matin. Des bruits libres qui feront dire qu' "on a l'impression d'y être" et qui s'échappent du transistor et viennent se mêler aux bruits de la cuisine, la circulation, le jardin, dans le paysage sonore public ou intime, la salle de bain, le son suggéré redevient bruit parmi les autres, un matériau pour les rêveries, un éclat pour des émois, un truc qui dégoupille... Le souffle, l'âme, l'air libre...

Lorsque je serai calife, j'instaurerai chaque jour une minute de son. Nous nous privons trop de célébrer notre inouï de chaque jour. La radio est, avant tout, cette jubilante ode à l'ouïe.

Le pouvoir a donc toujours et partout confisqué la radio. Contenir ces bruits intempestifs, censurer par l'intermédiaire de comités d'écoute, réduire à une voix unique (la voix de son maître) ou, à l'inverse, laisser tout entendre pour qu'on n'entende rien. Nouvelle forme de désinfrmation : trop informer. Trop d'info tue l'info.

La télévision a relégué la radio à la portion congrue. En haut lieu, on a assigné à la radio la fonction d'un "média d'accompagnement". Du papier peint sonore, un genre mineur pour les mineurs. Oubliant la puissance de cet outil.

 C'est que la radio peut tuer, au Rwanda, elle fut l'outil du génocide ; au contraire, Radio Londres portait l'insoumission. Pourtant, la radio reste un genre mineur. Les animateurs en sont les premiers persuadés : C'est dommage nous sommes à la radio ; vous ne voyez pas l'image. Alors qu'elle n'est qu'image. Une image que chacun produit. On pourrait dire une "vision". La radio est l'art le plus visuel qui soit. Et le plus sensitif. Et le plus intime, et le plus mobile. La TSF était statique, mais le transistor met le son en mouvement, puis l'autoradio, le baladeur. La radio suit le corps, la radio est mouvement, voyage dans le voyage.

La radio est nomade.

la nuit au poste

Qand j'étais petit, on regardait la TSF. On regardait les vingt-quatre heures du Mans toute la nuit, dans la petite salle à manger avec une cafetière et des couvertures et, dans le noir, le cadran éclairé et l'oeil vert sous le cadre antiparasite avec la photo de Geneviève dans sa robe de communion.

Enfant, j'attendais que les petits monsieurs avec des chapeaux sortent par-derrière le poste après y avoir causé. Avec l'Eglise et le Parti, c'était notre seul grain à moudre.

On regardait La famille Duranton, Dans les mailles de l'Inspecteur Vitos, Cent francs par seconde ou Reine d'un jour avec Maman Cat et le géant Atlas. Le dimanche, le disque des auditeurs, Le Lampiste Le Guignon avec Yves Deniaud offert par la Bolodoflorine, la-bonne-tisane-pour-le-foie ! A chaque soir son émission. A chaque dîner son plat. Ainsi, les pois-cassés-saucisses du mercredi, c'était Zappy Max et son Quitte ou double. L'abbé Pierre, candidat plusieurs semaines, fit un triomphe. La France était là, le petit peuple, la broutille nombreuse, la "masse laborieuse" comme nous appelaient les salauds d'en face. Nous, nous étions ce qu'à la mairie et à l'école on qualifiait d' "économiquement faible". En classe, on nous distribuait des chaussures et des bons de charbon. Mais - sans qu'il le sache - nous emmerdions le monde : nous avions la TSF. Et la TSF, c'était le Grand Monde. Nous en faisions partie. C'était écrit sur le cadran, des villes mystérieuses, des pays du bout des ondes... J'avais envie d'y partir en passant par la TSF. J'ai fini par le faire, bien plus tard, pour de vrai. Ce livre en apporte la preuve, c'est sa seule raison d'être. Mais déjà, alors, c'était de la France qui entrait dans le petit pavillon de banlieue, des horizons, des ailleurs, alors que nos vies s'arrêtaient au bout de la rue. Alluler la radio c'est ouvrir une fenêtre. Le matin c'est être au monde. Quoi de neuf ? C'est aussi rejoindre la communauté des auditeurs, la compagnie du monde. Ecoutons voir. Voyons ce qu'ils écoutent. Voyons ce qu'on donne à écouter. La radio fait du "nous". La radio intègre. La radio contribue à "faire France".

Et les soirs de
Quitte ou double elle était là, tout entière, retenant on souffle autour de la toile cirée entre le boudin-purée, le petit jardin avec le poulailler, la famille de banlieue qui rêvait de son premier chauffe-eau pour se laver les cheveux dans l'évier en chantant : "Allez donc vous faire laver la tête avec Dop, c'est toujours un plaisir, Dop, Dop, Dop !". Je ne sais plus m'arrêter avec ces nostalgies. Je ne veux pas dire qu'en ces temps-là nous savions mieux nous aimer. Mais je vois encore comme le saint sacrement le poste, un soir, attaché sur le vélo de Papa et la famille silencieuse qui suit à pied en procession jusque chez le réparateur dans l'espoir qu'il soit sauvé...

Ainsi se mêlaient nos vies à la TSF : la vaisselle, les confidences, la sonette du jardin. Ansin, grâce à l'usage que nous faisions à notre insu des sons, ces radios aux intentions populistes devenaient populaires. Ecouter c'est inventer. Opérant comme un gracieux acide, le rire de mes soeurs rongeait la Voix de la France.

Voix de la France, page-de-publicité, réducteurs de têtes, c'est surtout par le choix délibéré de la médiocrité et de la niaiserie que le pouvoir fait passer sa voix unique. "Les maintenir dans l'ignorance ? Mais le peuple ne demande que ça !", me disait sans rire un de nos directeurs. Cette confiscation par l'indigence a fait de la radio une harpe dont on n'utilise qu'une seule corde. Il y a un orchestre symphonique mais on entend toujours le même type qui joue le même air avec le même clairon.

Pourquoi n'a-t-on pas alors réussi à la tuer tout à fait ?

A cause, je crois, de cette respiration.

Il y a vingt ans, la première fois que j'ai enregistré, en sortant du studio, un type armé d'un ciseau coupait déjà mes respirations sur la bande. Avec le temps il s'est lassé. D'autres souffles d'air s'étaient déjà immiscés. Des petits malins avaient vu là un superbe espace de liberté, rusés, ils se sont battus, patients braconniers. Pesanteurs, ringardises, rigidités corporatistes, studios murés, ils ont réussi à faire entrer un peu d'air. Des airs, pas seulement des musiques nouvelles ou des voix non autorisés mais aussi des bruits dissidents, les bruits de la vie, tout simplement.

La radio, c'est la Belle Respire avec un long manteau qui efface ses pas derrière la neige. Son forfait accompli, elle ne laisse pas d'empreinte... Alors vous pensez, imprimer ça... si j'ai hésité ! Trahir pour le plomb du livre, le papier mâché, clouer le papillon sur le bouchon, le regarder palpiter encore un peu et refermer la porte sur ces années. Ce serait moche. Sauf si vous prenez ça pour une partition transitoire qui attend les voix hautes, les soupirs, les alizés, les faridons, la Misère du trente septembre, l'amour qui sauve et le sable sous les roues de nos vélos avec Ben à Donnant.

Sauf si en appuyant votre oreille sur la mer, vous entendez ce livre.

7 février 1997


Daniel MERMET - Là-bas si j'y suis : carnets de routes
La découverte 1999 (existe en poche chez Pocket - France Inter 2000)
Extraits - Pages 20 à 24 (Pocket)


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Publié dans Radio

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